Forum Normandie pour la Paix - Discours de clôture de M. Jean-Yves-Le-Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères (Caen, 5 juin 2019)

Organisé par la Région Normandie, le forum mondial Normandie pour la paix s’est déroulé les 4 et 5 juin à l’abbaye aux Dames, à Caen. À cette occasion, Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, a prononcé un discours évoquant notamment la situation au Sahel.

" Monsieur le Président, cher Hervé Morin,

Mesdames et Messieurs dans vos grades et qualités,

Il y a 75 ans, les plages de Normandie entraient dans l’histoire.
Et sur ces plages, une jeunesse venue des deux hémisphères prit tous les risques pour libérer notre pays et notre continent.
Ceux qui tombèrent au champ d’honneur ce jour-là, savaient que le combat contre les ennemis de la liberté est l’affaire de tous. Et ils étaient prêts à tout sacrifier pour le montrer au monde entier.
De cette leçon de bravoure, quand les armes se turent, nous avons voulu faire un monde.
Un monde de droit, pour conjurer enfin le spectre de la guerre de tous contre tous.
Un monde de dialogue, pour prévenir la montée des tensions.
Un monde de coopération, parce que bien des problèmes qui se posent aux États exigent des réponses collectives.
Peu à peu, cet idéal est devenu réalité, grâce aux efforts de ceux qui, après deux guerres mondiales, refusaient de voir la tragédie se répéter une fois de plus et qui ont voulu édifier un nouvel ordre international fondé notamment sur des organisations multilatérales.
N’oublions pas qu’en ce trentième anniversaire de 1989, qu’il aura cependant fallu en Europe cinquante ans de division pour que cet idéal-là sorti finalement des plages de Normandie devienne une réalité tangible pour que l’Europe soit enfin réunifiée et pour que la géographie et l’histoire de notre continent puissent se réconcilier.
Mais aujourd’hui, Mesdames et Messieurs, et les échos et les échanges que vous avez eus tout à l’heure le montrent, aujourd’hui, ces institutions, ces droits, cet équilibre, ces acquis sont en péril majeur. À nouveau, le monde bascule dans une période de ruptures et de bouleversements. Comme si certains avaient oublié que l’histoire pouvait être tragique.

Ainsi, les rapports de forces purs sont plus que jamais la figure dominante des relations internationales. Postures d’intimidation, politiques du fait accompli, provocations militaires et menaces en tous genres en sont autant d’indices préoccupants et répétitifs.
Et par ailleurs s’ajoutant aux rapports de force et parfois étant manipulée par ces rapports de force, l’hyper-violence terroriste s’est installée dans notre quotidien. Défaits militairement, les groupes qui en sont porteurs retournent à la clandestinité et tentent d’étendre leur influence du Sud du Sahara jusqu’à l’Asie.
Quant aux grands principes et aux piliers institutionnels de la vie internationale, ils sont contestés comme jamais. Le multilatéralisme, il en était beaucoup question tout à l’heure, traverse l’une des plus graves crises de son histoire. Des attaques systémiques et systématiques ont lieu contre ses institutions les plus emblématiques, à commencer par les Nations unies.

C’est – je crois – ce qui fait, en 2019, tout le prix de la leçon de juin 1944. C’est aujourd’hui encore, le combat pour la paix qui demeure le plus urgent et le plus beau des combats que nous avons à mener. Et, aujourd’hui encore, ce combat est l’affaire de tous. Un combat, qui garde, vous l’avez évoqué au cours de ce forum mondial Normandie pour la paix, une actualité totale.

Je voudrais vous remercier, Monsieur le Président, de m’avoir invité à ce forum mondial Normandie pour la paix et saluer aussi tous ceux qui ont contribué à faire de cette deuxième édition un succès.
En tant que Ministre de l’Europe et des affaires étrangères, je suis aussi venu vous dire que ce combat pour la paix c’est celui que j’essaie de mener sous la responsabilité du président de la République depuis deux ans, singulièrement même depuis sept ans puisque, auparavant, j’étais ministre de la défense.
J’essaie de le mener de manière pragmatique et ambitieuse en gardant autant que faire se peut les deux fondamentaux qui ont permis notre Histoire de paix depuis sept décennies. D’abord faire en sorte que la coopération et le droit soient primordiaux et ensuite faire en sorte aussi de nous organiser pour assurer notre défense collective, face à ceux qui voudraient la menacer ou nous diviser.
En gros, je souhaite que nous ne soyons à la fois ni naïfs, ni cyniques.

Ce qui veut dire qu’il ne faut pas hésiter à assumer les moyens de la puissance quand cela est nécessaire, en jouant de toute la gamme des instruments dont nous disposons : de la dissuasion nucléaire aux interventions militaires, en passant par les sanctions d’ordre économique. En même temps, que nous cherchons toujours à encourager le dialogue politique, en agissant pour le développement et pour la promotion des formes de résolution dans une vraie logique de droit et de coopération internationale.

J’ai été amené à réfléchir beaucoup sur la situation au Sahel, puisque j’ai été celui qui, à la demande du président Hollande à l’époque, a donné l’ordre d’intervention à la force Serval en janvier 2013. Et je suis celui toujours en charge des conséquences et de l’évolution de tout cela. Je vais vous faire une confidence et en même temps essayer de provoquer des interrogations.

Je trouve que tous les ingrédients d’un processus vertueux ont été réunis pour que, normalement, la paix au Sahel puisse intervenir. Il y a d’abord eu une demande d’aide officielle, respectueuse des Nations unies de la part d’un pays qui était menacé et qui allait devenir otage. Et la France qui était interpelée a répondu dans le respect du droit international à cette demande d’aide. Et la force de nos armées et leur courage ont permis de stabiliser la situation. Et ensuite, il y a eu un processus vertueux puisqu’il y a eu des élections démocratiques qui n’ont pas été contestées. Et il y a eu ensuite des accords politiques appelés les accords d’Alger. Il y a eu parallèlement, je me tourne vers les débatteurs de tout à l’heure sur les Nations unies, une opération de maintien de la paix, qui est toujours là, importante, pour préserver les accords politiques et assurer le respect de la démocratie. Puis il y a eu une mission de l’Union européenne qui joue son rôle, une mission de formation, pour aider les forces armées du Mali à se reconstituer. Et puis cela ne marche pas. Voilà. En tout cas, cela va beaucoup mieux qu’avant mais l’ensemble de ce dispositif-là n’a pas encore réussi. Et c’est finalement cette réflexion qui nous a amené à la demande du président de la République, à stimuler de la part des acteurs africains leur prise de responsabilité pour qu’ils agissent ensemble pour que la sécurité des Africains soit assurée par les Africains.

Parce que la position de confort n’est pas celle-là. Elle est de s’abriter derrière l’ensemble du dispositif très vertueux que je viens de décrire mais qui n’a pas abouti à la version nécessaire. Et la réflexion que je mène, que j’ai menée avec d’autres, nous a amenés à soutenir l’initiative d’une force conjointe des pays africains de la zone pour assurer eux-mêmes leur sécurité et les faire monter en puissance, pour que ce soit eux-mêmes qui assurent la paix et cela, c’est un changement complet. Il faut essayer de le mettre en œuvre et c’est un changement complet qui s’accompagne de la nécessité de constituer un outil de développement parallèle et concomitant de l’action militaire, c’est l’initiative Alliance pour le Sahel qui a été lancée. Donc, en permanence, développement, défense, diplomatie. Les trois « D » doivent se décliner tout le temps et c’est la démarche que nous devons utiliser pour faire en sorte que les situations conflictuelles aboutissent à des processus de paix et c’est vers là que nous tendons aujourd’hui. Je voulais faire part de cette réflexion.

Je voulais vous faire part aussi dans cette conclusion de votre forum d’une nécessité majeure qui est de lutter pour préserver les acquis du multilatéralisme et de donner un prolongement au geste de ses fondateurs après la deuxième guerre mondiale.
Pourquoi se battre pour le multilatéralisme ?
D’abord pour une raison simple : parce que ça marche. Ça marche parce que c’est le multilatéralisme qui permet par exemple la conclusion de la COP21 sur le climat. Ça marche parce que c’est le multilatéralisme qui permet aussi la mise en œuvre d’un fonds mondial contre le sida. Ça marche parce que c’est le multilatéralisme qui permet de régler les crises majeures sur la prolifération nucléaire, je pense aux accords de Vienne qui sont remis en cause mais c’est le multilatéralisme qui permet la stabilisation. Le multilatéralisme marche. Il faut donc le soutenir et être les militants du multilatéralisme. C’est ce à quoi je souhaite vous appeler. Être les militants du multilatéralisme c’est aussi parce que c’est la seule solution pour répondre au défi de notre temps.
Or, nous avons aujourd’hui des acteurs, des puissances qui sont des combattants contre le multilatéralisme. Et il faut que se lèvent les pays qui veulent faire en sorte que la coopération s’impose à la confrontation et qu’ils fassent en sorte que les démocraties, qui ne sont pas dans ce champ de la confrontation mais qui sont respectueuses des fondamentaux du multilatéralisme et qui veulent le refonder pour l’adapter soient au rendez-vous.

C’est pour cette raison qu’avec mon collègue allemand Heiko Maas et avec le soutien et du président de la République et de la Chancelière, nous avons pris l’initiative à New York il y a peu de temps ce que nous avons appelé l’Alliance pour le nouveau multilatéralisme en proposant aux démocraties de se retrouver pour marquer des signes et pour marquer des orientations que ce soit le Mexique, le Canada, la Nouvelle Zélande, la Corée du sud, je ne fais pas la déclinaison complète, mais cette force-là peut être respectée dans le monde si d’aventure elle s’unit pour définir les voies du nouveau multilatéralisme et décliner l’ensemble des défis que nous avons devant nous en toute une série de propositions et une volonté d’action commune. C’est ce qui sera aussi évoqué au moment du G7 en fin aout prochain puisque c’est la France qui a cette responsabilité.

Et enfin dernier point que je voulais évoquer avec vous dans cette conclusion, c’est que dans cette relance du multilatéralisme, l’Europe doit jouer un rôle essentiel. Notre continent, même s’il y a eu une forme de sursaut au moment des dernières élections pour le Parlement européen, est en proie aux forces centrifuges de la division, et aux tentatives de déstabilisation de certaines puissances qui voudraient en faire leur terrain de jeux et leur terrain de confrontation indirecte. Notre continent est aussi soumis au vent mauvais du populisme et cette crise-là, si elle se perpétuait, engage bien plus que notre propre destin. Cette crise-là pourrait remettre en cause notre souveraineté et nos intérêts dans la mondialisation.

Refonder l’Europe, qui est le thème majeur de la mission que nous a donnée le président de la République, signifie qu’il faut clairement défendre nos intérêts dans la mondialisation, qu’on le fasse sans agressivité mais aussi sans naïveté. Refonder l’Europe c’est faire en sorte que nous ayons dans le cadre de notre sécurité une réelle affirmation et que nous puissions acquérir une autonomie stratégique même si nous restons au sein de l’Alliance atlantique pour faire valoir qu’il y a une Europe de la défense qui peut jouer sa propre partition. Il y a encore quelques années, exactement trois ans, lorsqu’on faisait les premières propositions de construction de l’Europe de la défense nous n’étions généralement qu’à deux, les Allemands et nous-mêmes. Maintenant, l’ensemble des dispositifs qui ont été initiés il y a trois ans sont aujourd’hui partagés par tous et nous permettent de nous affirmer comme une capacité d’autonomie stratégique.
Et puis il faut que nous soyons aussi en situation de sortir de l’innocence. Pour que l’Europe devienne une puissance de régulation, devienne une puissance capable de refonder avec d’autres le multilatéralisme il faut qu’elle sorte de son innocence et qu’elle s’affirme déjà comme puissance. C’est ce qui commence à se faire avec sans doute un peu de retard mais qui commence à être respecté. Il y a un secteur et je conclurai par ce point où il faut que l’Europe fasse la preuve de sa capacité à réguler, à innover et à assurer la sécurité, c’est la révolution numérique. Cette révolution, en même temps que la promesse d’un monde plus fluide et mieux connecté, porte des risques et des menaces sans précédent pour les individus et les nations : les possibilités d’attaques d’un genre nouveau contre nos infrastructures vitales, la possibilité d’atteintes sans précédent aux droits de l’Homme à travers la surveillance de masse, la possibilité d’une nouvelle forme de course aux armemen ts ou encore – nous ne le savons que trop – la possibilité de campagnes de manipulation de l’information à très grande échelle, destinées à saper la confiance des citoyens et à saper les processus démocratiques.
Notre responsabilité, c’est de contribuer à élaborer une régulation permettant de trouver le bon équilibre entre progrès technologique et exigences démocratiques et éthiques. Et cela, c’est un facteur de paix essentiel pour l’avenir. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’un certain nombre de pays au moment du 11 novembre dernier pour le centenaire de la fin de la première guerre mondiale ont signé un appel pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace. C’est une marque aussi de la nouvelle forme du multilatéralisme que d’agir ainsi.

Voilà les quelques messages que je voulais vous délivrer à la suite de ce forum, vous dire combien nous étions engagés sur la paix et combien la paix est beaucoup plus difficile à gagner que la guerre.

Merci."

Dernière modification : 07/06/2019

Haut de page